Martine Rousset
MYSTERES D’AMES
Elle monte les escaliers de l’immeuble quatre à quatre comme toujours en hiver.
Janvier, bientôt suivi de février, n’apporte que frimas à son âme. Elle sait cela et préfère courir et imaginer qu’en se précipitant elle atteindra mars et ses espoirs bourgeonnants avant tout le monde. Elle n’est pas dupe mais cette sensation lui donne du baume au cœur.
Alors elle s’agite, si ce n’est pour arriver la première au printemps ce sera au moins pour ne pas grelotter.
Chaque matin d’hiver, elle galope vers le bus qui la mène à son bureau, puis elle cavale entre la photocopieuse et son ordinateur, elle détale à midi pour déjeuner, elle gambade ensuite quelques temps devant les vitrines, sautille à nouveau jusqu’à son bureau où elle trépigne encore trois petites heures pour enfin sauter dans le bus qui la ramènera chez elle.
Et là, elle se rue sur la porte de l’immeuble pour se précipiter dans la tiédeur de son appartement et s’y plonger. Ce n’est qu’à cet instant-là qu’elle retrouve une petite sérénité. Petite, mais sérénité quand même.
Elle est presque elle-même, du moins en hiver, uniquement dans son cocon.
A quarante-quatre ans, elle n’a ni réussi ni raté sa vie. Elle ne s’ennuie jamais puisqu’elle lit, joue au tennis, danse la salsa dans un club, part en vacances chaque année en variant les destinations, a des amis, parfois des amants quoique jamais longtemps. Elle existe.
Sauf en hiver.
Ce soir-là, elle se sert un Porto avant de s’affaler dans son fauteuil préféré. L’Adagio d’Albinoni à fond, elle vit chaque seconde de son retranchement hivernal. Le moment est propice à la réflexion et elle se dit finalement qu’elle s‘ennuie un peu. Ses hivers manquent de surprises et en cherchant bien, ses printemps-été-automne aussi… Elle rêvasse.
C’est à cet instant précis qu’elle entend retentir la sonnerie à l’entrée. Sursautant, elle s’extirpe en silence de son fauteuil pour jeter un œil dans le petit mouchard traversant sa porte. Rien ni personne. Est-ce un enfant ? Non, Halloween est passé. Un chien ? Non, soyons raisonnable… Un visiteur victime d’une crise cardiaque après avoir actionné la sonnerie ? L’idée lui fait ouvrir la porte. On ne sait jamais.
Elle risque alors sa tête dans l’entrebâillure. Rien. Son regard circule de droite à gauche puis de gauche à droite. Toujours rien. Puis ses yeux se posent sur son paillasson… Un petit tas de choses non identifiées y est posé. Intriguée elle se penche, observe et s’aperçoit qu’il s’agit de lettres. Des lettres de l’alphabet.